Question :

06 octobre 2005

Ma boulangère n’a jamais entendu parler de risque de baisse sur le marché immobilier alors que pourtant elle est abonnée au journal Capital et ne manque jamais le 20h de son idole PPDA. Comment est-ce possible ?

Les médias ne sont que le reflet de leurs lecteurs, ils ne disent que ce que ces derniers sont disposés à entendre à instant « t ». Ainsi lors de la dernière bulle boursière, les mêmes journalistes qui se réjouissaient à longueur de journée devant la flambée du cours des actions ont été prompts à dénoncer en cœur avec le public la spéculation une fois la bulle éclatée.Il faudra attendre 2003 et une chute de plus de 80% des valeurs technologiques pour les médias osent utiliser pour la première fois le mot tabou « krach boursier », qui avait pourtant débuté trois ans plus tôt!! Ne doutez pas qu’il en sera cette fois de même avec la bulle immobilière.

En effet, la flambée des prix de l’immobilier est vécue actuellement pour une très large majorité des journalistes comme un fait positif. L’achat d’un bien immobilier est psychologiquement pour tout le monde un moment très agréable de son existence, une réalisation sociale. Ainsi, personne n’a encore rencontré un acheteur après son achat dire : «j’ai vraiment acheté un nanar hors de prix », même si c’est objectivement le cas aucune personne n’osera dire le contraire à ce propriétaire de peur de briser ce moment de bonheur.

Les médias de masse adoptent strictement le même comportement car le bonheur fait vendre, pas le malheur. Glorifier la hausse des prix, c’est d’une part, flatter l’ego des propriétaires qui se sentent (virtuellement) plus riches et d’autre part, conforter les acheteurs potentiels dans leur quête d’accès au « bonheur ». On constate ainsi que tous les titres de la presse traitant du sujet immobilier utilisent souvent des termes positifs « la folie des prix », «un marché immobilier euphorique» etc...

Certains mots sont totalement bannis des journalistes. On ne parle pas de baisse des prix mais de « ralentissement de la hausse », ou de biens invendus ne trouvant pas d’acheteurs mais « qui ne sont pas au prix du marché ».

Conseiller aux lecteurs de ne pas acheter dans le contexte actuel est tout simplement inimaginable pour les médias. Il suffit de regarder l’évolution des titres de la presse pour s’en convaincre.

Hier, devant la flambée des prix, la presse conseillait de se dépêcher d’acheter, de profiter des dernières bonnes affaires etc….

Aujourd’hui, la presse constate un ralentissement de la hausse des prix et conseille cette fois de « profiter de la pause » pour acheter.

Demain, elle constatera la baisse des prix mais conseillera toujours d’acheter, cette fois pour profiter de la baisse avant que les prix ne remontent.

En résumé, pour la presse, quoi qu’il arrive, c’est toujours le « bon moment pour acheter » !

« Les médias reflètent ce que disent les gens, les gens reflètent ce que disent les médias. Ne va-t-on jamais se lasser de cet abrutissant jeu de miroirs ? »

Amin Maalouf

Un autre phénomène explique le manque total d’esprit critique de beaucoup de journalistes : le recours à la méthode bien connu de tous pour gagner du temps, le copier/coller. Une information est publiée dans un journal et elle est reprise immédiatement sans aucune vérification par tous les autres journaux. Les professionnels de la communication ont compris depuis longtemps ce phénomène en établissant pour le compte des journalistes des dossiers de presse : c'est-à-dire des articles pré rédigés que nos bons journalistes n’ont plus alors qu’à recopier pour sortir leurs articles.

Un autre technique usitée pour remplir des pages, consiste à publier des interviews « d’experts ». Le terme « expert » désigne dans la presse, ceux qui vivent de l’immobilier : notaires, agents immobiliers, promoteurs. Vous l’aurez compris, pour avoir des informations objectives sur la situation du marché, mieux vaut demander à son poissonnier si son poisson est frais !

Encore plus scandaleux, le recrutement de professeurs d’université par des réseaux d’agents immobiliers pour diffuser la bonne parole de la hausse perpétuelle des prix de l’immobilier.

Ainsi, rares sont les articles de presse où il n’y ait pas une interview du désormais célébrissime Michel Mouillart. Cette personne est systématiquement présentée comme « Professeur à l’université Paris X- Nanterre et spécialiste du marché immobilier », ce qui a pour effet immédiat d’inspirer confiance auprès du public.

Ce «professeur», a pour particularité de ne voir aucune bulle immobilière et le répète d’ailleurs à qui veut l’entendre sur toutes les ondes radio ou dans toute la presse écrite.

Dernièrement, par exemple, dans le supplément économique du journal LE PARISIEN du 19 septembre 2005, à la question du journaliste : "Y a t'il une bulle immobilière?", il répondait de manière habituelle : "non, car tous les fondamentaux ne l'indiquent pas".  Un peu plus loin, à la question "Que conseillez-vous de faire ?", Monsieur Mouillart répondait pourtant étrangement : "Les propriétaires ont tout intérêt à vendre maintenant car les acheteurs vont se raréfier et l'on se rapproche d'une période de calme plat..." (En résumé : il n’y aura pas de krach mais il n’y aura plus d’acheteurs également, la marché tiendrait alors en apesanteur !!!).

Encore plus fort, autres bons conseils du « Professeur » Mouillart : "Mon conseil pour ceux qui hésitent à acheter : faites le maintenant car les prix continuent d'augmenter. L'existence d'une bulle spéculative est une légende" (Paris-Match / septembre 2005). Non vous ne rêvez pas, selon « le Prof », il n’y a pas de bulle spéculative mais les acheteurs doivent spéculer à la hausse car demain les prix seront encore plus chers !! Si Monsieur Mouillard a perdu son cours de fac de première année d’économie, je lui conseille de commencer par rechercher la définition d’une bulle spéculative.

« Bulle : état du marché dans lequel la seule raison pour laquelle le prix est élevé est que les investisseurs pensent que le prix de vente sera encore plus élevé demain, alors que les facteurs fondamentaux ne semblent pas justifier un tel prix »

Joseph Stiglitz (Prix Nobel d’économie)

Que Monsieur le « Professeur » Mouillart, n’hésite pas à se contredire (même dans une phrase) dans sa croisade médiatique anti-bulle est son droit le plus strict.

Toutefois, oublier de mentionner à coté de ses titres universitaires ronflants, qu’il participe également à la rédaction des rapports d’activité de la Fédération Nationale des Agents Immobiliers (FNAIM) ou encore aux conférences régulièrement organisées par ce lobby est purement et simplement inadmissible. A cet effet, il suffit de taper sur n’importe quel moteur de recherche Internet « Mouillart + FNAIM » pour comprendre la merveilleuse histoire d’amour qui s’est liée au fil du temps entre ces derniers !

Etrangement, lorsque les médias se mettent à interviewer des analystes indépendants qui ne se font pas graisser la pâte par la FNAIM &Cie, l’approche du marché immobilier n’est alors plus du tout la même que celle du « Professeur » Mouillart :

http://www.blog6.fr/blog/blogsix/a_lantenne/2005/09/24/la__bulle_immobilire__va-t-elle_clater_#null (puis cliquer sur « voir la vidéo de l’émission »).

« Lorsque le prix du fumier augmente, c’est que le marché commence à sentir mauvais »

Proverbe Batave

Enfin, il convient de ne pas oublier le poids des lobbies sur les médias. Ainsi, n’attendez pas que TF1 vous annonce un risque ou une baisse des prix de l’immobilier alors que son actionnaire est Bouygues. De même, n’attendez pas des journaux « people », Capital, l’Express etc… qu’ils deviennent alarmistes sur l’évolution du marché de l’immobilier alors que leurs dossiers «spécial immobilier» réalisent leurs meilleures ventes et sont truffés de publicités émanant de promoteurs, d’agence immobilières ou de banques. Lorsqu’ils aborderont le sujet, soyez certain qu’il sera déjà trop tard pour réagir !

Les articles dont la pertinence de l’analyse s’approche de celle d’une huître sont archivés sur le forum immobilier du site de la bulle-immobiliere.org à l’adresse suivante (vous y trouverez notamment le best of des interviews du « professeur » Mouillart) :

http://www.bulle-immobiliere.org/forum/viewforum.php?f=17&sid=a9e9a8c5b6289006c3599ea3cba20faf

Pour ma part, je ne peux m’empêcher de vous livrer une de ces perles éditée en décembre 2004 dans le journal « La vie financière » et qui illustre parfaitement la psychologie moutonnière des journalistes en période de bulle :

http://www.laviefinanciere.com/default.asp?page=Affdossier&rub=pa&DosOnglet=IMMO&DosID=1488

Un journal qui se dit « financier » et qui vous explique les secrets de la carambouille grâce au fabuleux « phénomène boule de neige » et qui vous expose en bonus qu’il convient désormais d’investir dans la pierre sans se soucier du «traditionnel couple risque/rentabilité » : WAHOUU, là je dis bravo, clap..clap…clap… !!!

Même lors de la phase la plus euphorique de la bulle Internet, je n’avais encore jamais lu cela ! A l’époque, lorsque ce type de journal nous expliquait qu’il était parfaitement normal qu’un site Internet, qui perde de l’argent, possède une capitalisation boursière supérieure à celle de Boeing, on nous promettait au moins dans le même article, qu’un jour cette boite serait rentable. Ce stade est désormais largement dépassé dans la presse qui se dit « spécialisée » dans l’immobilier : c’est très cher, c’est trop cher, c’est risqué, ce n’est pas rentable, mais il faut toute de même se dépêcher d’acheter…!

« Les journalistes disent une chose qu'ils savent ne pas être vraie, dans l'espoir que, s'ils continuent à l'affirmer assez longtemps, elle deviendra vraie »

Arnold Bennett

Posté par Roosvelt à 16:43 - Commentaires [0] - Permalien [#]